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LES  FIGURATIONS CRITIQUES DU PRÉSENT


par Christine Buci-Glucksman


La fin du modernisme et du primat de la seule abstraction a réhabilité, et même renouvelé, la figuration au-delà de tout réalisme.

A vrai dire, elle n’avait jamais cessé,  et les œuvres de Fromanger depuis la Figuration narrative  (1965), comme celles de Sylvain en témoignent. Aussi, est-ce bien les figurations critiques d’aujourd’hui que montre l’exposition Figuratifs, présents !  qui réunit des artistes de Paris, de Bruxelles et de New York, dialoguant dans un même souci d’explorer les entre-deux du figuratif et de l’abstrait, en portant la figure à ses limites extrêmes.

                  Le figuratif donc, celui de Fromanger, qui depuis ses premiers nus, ses affiches de Mai 68, jusqu’à sa récente rétrospective à la Havane, n’a cessé d’en renouveler les modalités et les formes, poursuivant ce que Félix Guattari avait appelé en 1980, à propos de la magistrale série Tout est allumé, «le cogito du peintre ». Un cogito de la couleur, explorant des codes multiples, des grilles, des cartes, des informations au point que dans les immenses formats de Tout est allumé du Musée National d’Art Moderne de Paris au Centre Pompidou, la figuration comme critique de la société se fait quasi abstraite dans un all over généralisé du plan. C’est dire, qu’à l’opposé de toute ontologie du pictural, Gérard Fromanger explore ses topologies, rejoignant en cela ses amis, Félix Guattari et Gilles Deleuze, auxquels il consacra des portraits et sa série Rhizomes. Dans ses formes-silhouettes  animées d’une véritable passion des couleurs du monde, le rouge tout particulièrement, figurer c’est montrer, décoder et réinventer en permanence  toutes les mythologies du quotidien comme du monde. Et partant, explorer les « Vertiges » du figuratif, dans une pratique légère du vrai-faux dédoublement. Dans le miroir d’un fond noir et plat, des figures colorées et anonymes se détachent, mais la symétrie et l’inversion les altèrent de leur ironie. Où est la figure et où est l’ombre, le vertical et la ligne d’horizon, qui porte qui ? L’homme dédoublé, double ou plutôt doublure, nous renvoie à une figuration vertigineuse, comme un rêve ou un film. Une sorte d’inconscient inversé du figuratif, qui développe une véritable « esthétique» de l’entre-deux, qui s’empare de l’instant artistique entre le figuratif et l’abstrait, le monochrome et le polychrome, le géométrique et le fractal des lignes courbes et emmêlées. 

                     Ce vertige du monde ou de l’absence de monde, se retrouve selon des modalités  différentes dans le travail de Sylvain. En réaction à l’art conceptuel et après une période surréaliste, il explore maintenant ce qu’il appelle « la liberté du monde de l’enfance ». Plus de quadrillages ni de cloisons, mais des figures multiples de visages ou de jouets tous sur le même plan, générant un espace transversal et hétérogène. Un monde est là derrière, mais tout est plat, redessiné avec cette fragilité du trait à la Klee.  Les figures aussi réelles que fantomatiques,  cernées de bleu, l’ignorent, dans une belle indifférence, voire un certain irrespect.





Tout est en surface,  et on « lit » le tableau « comme dans une boule de cristal », où le plastique côtoie le fantasme. 

             ¨Pas de monde  ou un monde d’images et de simulacres déjà présent dans ses flux permanents ? C’est en tout cas, à partir de ce monde là, dans un post-warholisme assumé et plus politique, qu’Edward Hillel pratique ce que je propose d’appeler un pop digital. Car notre temps a bien été celui de la reproductibilité des oeuvres d’art, comme en témoigne sa série redessinée et haute en couleurs consacrée à Walter Benjamin. Mais, un Benjamin déjà à l’époque du virtuel, pris dans la désintégration de tout temps linéaire au profit d’un temps figuratif double, machinique et éphémère. Comme ces  mandalas-spirales du devenir,  plats ou en volume, issus d’une culture tibétaine désacralisée et retravaillée dans un mouvement tournant et vertigineux qui évoque les roto-reliefs de Duchamp.  Car ce temps est celui de ce que j’ai appelé les images-flux,  médiatiques ou non, soudainement  arrêtées et retravaillées, qui ouvrent à une politique de l’image  comme la série G by G.  Un Bush tour à tour vert, bleu, jaune ou fuschia, dédoublé réduit à sa « vérité » pelliculaire et écranique. Voire guerrière, comme le montre le travail sur les prisonniers d’Irak, mis en scène dans une sorte de damier « décoratif» de la terreur. Ici le présent l’emporte sur le  travail antérieur des portraits et stèles du souvenir exposé à Prague (2OO1)  à New York  ou à Paris (Visages, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris). Mais on y trouve un même souci  de réinventer l’image dans la figure,  de créer un monde d’images pour mieux dénoncer ce qu’il advient  à notre mondialité.

                Aussi, s’agit-il d’aller aux frontières de l’image, de retrouver ses lointains, celui des Vanités (Caspar) ou  des Origènes (Claude Mollard).  Un visage des temps lointains, la Joconda d’une mosaïque de Pompéi, est ici altéré, décliné, transformé, sur trois moniteurs en boucles qui nous font voir la mort dans un décoratif perdu . Cette décomposition de l’image nous renvoie aux crânes, aux Vanités du temps des Skulls de Warhol et aux vanités-secondes  plus contemporaines. Dans ce travail de Caspar, on capte un temps qui demeure, où l’inoubliable d’une Pompéi ensevelie ressuscite magiquement, dans ses singularités multiples, jusqu’à sa simple disparition. Et c’est sans doute ces visages de l’oublié, ces  visages d’avant les Dieux, que tel un golem silencieux Claude Mollard nous livre dans ses photographies de l’urbain. Prises de très près, dans une frontalité absolue, tous ces visages d’objets détournés nous regardent. Ils sont le récit de nos origines abandonnées.  Tête de sac ou tête de bidon, l’Ange est aussi  là dans ses plis et textures d’un cristal urbain prosaïque. Protecteur ou terrible comme l’Ange de Rilke des Elégies de Duino, il nous fixe de son regard perçant et vide.  Ici l’images-flux s’est solidifié en une image-cristal qui semble nous dire : qu’avez vous fait de votre monde ?

                 Et telle serait peut-être le parcours d’une figuration affranchie de toute imitation : questionner notre monde dans son enfance, ses doubles, ses icônes politiques, ses origines et ses ultimes frontières. Réinventer un espace visible de l’invisible et du possible, où comme le voulait Benjamin, l’image du passé s’enfuit toujours, mais, on peut toujours la fixer en un éclair, celui du présent.

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